Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
/ / /

FASHION.jpg

Fashion by Tanis

 

Je m'adresse à ce jardinier mutilé. Ce grand châtré du sens de l'odorat... de la famille des mammifères.

 

À toi : Homme d'aujourd'hui et d'ici, et à ta civilisation de l'emballage et du surgelé. Cette civilisation dont plus elle est inodore, plus elle est dite avancée.

 

Oui, cette odeur obscène,  cette odeur volatile, pour l'avoir ainsi au cours de tes âges écartée avec autant de violence, pour persister avec autant d'obstination à en aseptiser le peu qui t'en soit encore perceptible, pour que tu l'aies redoutée et qu'elle t'ait effrayé au point de parvenir à en atrophier le sens qui la percevait, au point de faire à ton animal domestique préféré, le chien, l'abandon du don de reconnaître à l'odeur, en reniflant, tant sur l’asphalte déserté qu’entre les fougères des sous-bois, la trace de la proie à dévorer, de la femelle à couvrir, de l’ennemi à attaquer.

 

Ce dont cette odeur t’imprégnait t’apparut donc porteur de quel danger ? signifiant de quelle mort ? entrave à quel délire, pour que tu en aies ainsi occulté les signes, que tu t’en sois fait l’infirme, au maigre bénéfice de la vue et de la parole, d’une idée du pouvoir, de l’immanence et de leur précaire illusion ?

 

Je voudrais tant qu’on arrête !

 

Qu’on referme les draps sur l’odeur des sueurs mêlées

Qu’on s’amuse du plaisir qu’ont nos filles à ne pas se laver

Qu’on laisse tomber...

Qu’on respire un peu, quoi !

 

Mais ! voyez ce que vous avez fait de nos amantes, de leur chimie savante. Leur parfum d’aisselle, dans le soleil, sent le poivre, le musc… et vient le froid, alors elles prennent leur parfum d’hiver, elle ne sauraient dire comment : elles le font si bien. Rangez un peu tous ces rouleaux compresseurs d’odeurs !

 

Caterpillar - te f’rait un sacré nom de parfum branché ça, Coco !

 

Je cherche des repères dans la ville, je flaire des femelles, furtivement : rien ! ou pas grand chose… Les anciens, eux, reconnaissaient une corrélation entre l’humeur d’une personne et son odeur. Les entremetteurs, souvent, observaient de grandes précautions pour assurer des unions assorties. Ils pouvaient même, à l’occasion, demander à sentir la jeune fille. Quand elle ne sentait pas bien, ils la refusaient, non sur la base d’arguments esthétiques, mais parce qu’ils détectaient sur elle une odeur résiduelle de colère ou de mécontentement.

 

Allez ! sentez-moi ça Mesdames : il n’y a plus rien. Et vous ! et vos nez pointus… cette gestion de trois maigres odeurs, ces relents de la vie domestique dont vous vous êtes emparées ! Et vos compagnons qui gobent ces effluves, composés, figés, sublimés en parfums. Ces jus qui recouvrent, qui modifient et qui masquent enfin votre odeur. Vous leur renvoyez celle de votre imagination pour les conquérir. Mais est-ce tout ? Il y a pourtant bien ici un mystère à cacher. À dévoiler, peut-être…

 

Le mystère ?... de cet arôme, au fond de la culotte ? flairée avidement, hâtivement, le soir, avant de la jeter au linge sale ? Mais c’est qu’il y a des trous, là ! Oui ! alors tout est permis. Toutes les cochonneries peuvent passer. Les liquides s’écouler, les microbes s’infiltrer. Et les odeurs ! ces violentes, dont on dit qu’elles peuvent prendre à la gorge - comme les assassins, les étrangleurs - les odeurs se déversent en traîtres. Les odeurs envahissent, inondent, montent, pénètrent, trahissent. Elles font corps, elles font trace. Elles menacent l’ordre le plus sacré, invisible, inodore : celui qui me protège de n’être pas toi puisque je suis moi, celui qui fabrique l’indivisible individu dans sa coque isolée. La limite entre l’intérieur et l’extérieur. Eh, quoi ! c’est bien assez d’avoir à surveiller tous ses trous !

 

- Ouf !... tu devrais purifier ton haleine !

 

Pour que rien de soi n’échappe, pour que rien de l’autre ne rentre. Et puis, il faut encore que LA femme ait une percée supplémentaire, la seule vraiment impardonnable - parce qu’imbouchable - lieu du pêché qui ne s’efface pas, lavage après lavage.

 

Ah ! je propose une prose, pardon… une pause :

 

D’abord une toilette intime minutieuse avec le Gel Famell qui désodorise et aseptise en douceur. Puis, tout de suite après, Famell Spray : un déodorant qui prolonge de longues heures les bienfaits fraîcheur de la toilette matinale. Et dans la journée, un discret raccord fraîcheur avec une Lingette Famell, rafraîchissante, désodorisante… et vous retrouvez fraîcheur, bien-être, confiance en vous. Et Famell est discret, comme la propreté. Comme la fraîcheur. Plus vous vous sentez femme, plus vous vous félicitez de confier votre féminité à Famell !

 

Quelle fournaise là-dedans ! pour qu’on doive tant rafraîchir ! Quelle empuanteur à ce rez-de-chaussée pour qu’on doive tant récurer ! Et là-bas aussi, sous les tropiques, il fait chaud… et ça sent fort ! Et les peuples colonisés sont des peuples à odeur : les Noirs, les Arabes, les Jaunes sentent ! les chiens policiers le savent bien. Et les Juifs aussi : une odeur pas catholique. Et les prolos : des pue-la-sueur. Et les babas cools aux cheveux sales. Et les minots, emmaillotés dans leur caca…

 

Ah, ce nez inquisiteur des mères ! toujours à basculer les bébés cul par-dessus tête pour leur renifler l’entrejambe.

 

Où en étais-je ? Ah oui : les paysans, culs-terreux et bouseux. Et les vieillards rancis. Et les malades : la santé n’a pas d’odeur. Et les femmes, ces blessées cycliques. Tous les exclus, les opprimés, les exploités, les dans-la-marge, les en-excès… tous dégagent une cacophonie de fumets à vous donner la nausée. Trop proches de la nature, des animaux. tous incultes, pas aseptisés. Dan-ge-reux ! Seul, l’Homme-Blanc-Adulte-Patron-Sain-Civilisé est pur comme de l’eau. Insipide, inodore et sans saveur.

 

Mais quoi ! ce refuge de l’asepsie, dans l’économie d’une respiration brève, ce refus de l’inspiration, ne suscite ni vie ni mort, n’engendre nulle immortalité. Et la vie : c’est l’odeur, au cours de ses transformations, de sa naissance à sa mort étirée. Un symbole permanent de la vanité dans nos tentatives de repousser la mort.

 

Sous chaque manifestation de la vie prolifère la mort, dans l’arrogance extrême de ses odeurs cramponnes, l’écœurement se cache sous toutes choses, la putréfaction sans cesse frappe aux portes, à toutes éclate, souveraine, superbe, sous chaque cloque de varicelle, dans chaque œuf de mouche, promesse de vers blancs. Tout la nargue, se lie contre elle, heure après heure, au cours desquelles le lait tourne, la fleur se fripe, la couverture moisit, les déchets s’altèrent. La mort vivante, la mort en marche, la mort perpétuelle, bouillonnante d’activité, bruissante dans cette fermentation chuintante. Et ce va-et-vient de la mouche, au coin des lèvres du nouveau-né (nouveau-nez ?), d’où s’échappe un mince filet de vomi. Et la vase, en bas du jardin, tandis que le plein été arbore superbement, effrontément, goulûment, les boursouflures de la surabondance, de la pourriture en mouvement.

 

Ces tentacules - signes partout parsemés au passage de notre corps - des odeurs en mouvement vers leurs morts multiples, prémices parallèles de notre propre future putréfaction, nous susurrent qu’il est temps…

 

Et pourtant : sentir, c’est puer. Sentir du corps, c’est malodorant. Mauvaise tenue, relâchement des pores. Dilatation des ouvertures. C’est mal ! On a beau avoir les idées larges, quand on n’a plus de tabous, quand on est évolué, on a encore une morale, reptilienne, celle de l’odorat. La réglementation des bonnes et des mauvaises odeurs. Des odeurs dangereuses.

 

Mais je sens derrière la hiérarchie des odeurs, la hiérarchie des valeurs.

 

L’ordre bourgeois nous a appris dès l’aube à aérer les draps de la nuit, à traquer sans merci les miasmes de nos enfants. Oui, je vous ai vues, les mamans, attendries parfois devant la couche du bébé, mais plus souvent hystériques à la vue de la culotte de l’adolescente. Et côté cuisine… on vous a enseigné à enfermer, à clore, réserver, conserver sans relâche les aliments susceptibles de dégradation, en une tentative désespérée de ralentir la putréfaction de la chose morte. Vous vous êtes faites les garde-fous du lait et du bouillon, avec un grand allié : le froid, les réfrigérateurs, ces morgues subalternes.

 

Entre les deux trous qui branchent le corps de l’Homme sur le monde extérieur se déploie majestueusement le canal alimentaire : tout ce qu’il y a de plus odorifère. Et afin de mieux distinguer le haut du bas, le Ciel de l’Enfer, l’Homme a décrété que toute chose sortant de son trou supérieur serait dite pure, tandis que les produits du trou inférieur ne pourraient que puer. Ainsi, sut-il distinguer entre son discours et sa merde… Restait une fois de plus le problème de la Femme, cette véritable passoire, et l’Homme s’en tira de la même manière en décidant qu’il y aurait d’un côté la pure : pu-dique et pu-dibonde ; et de l’autre la putain : pu-ante et pu-trescible.

 

Encore, la bouche avait-elle une fâcheuse tendance à rappeler son isomorphie disgrâciée, et l’Homme dû inventer toutes sortes de pâtes dentifrices et de gargarismes pour dissimuler les traces de cette puanteur interne. Une main leste suffisant à dissimuler ses éternuements, ses toussotements, ses rots et ses crachats. Et encore une fois, la Femme (même pure), de près, garda-t-elle des restes d’odeurs par-ci par-là. Alors l’Homme s’acharna avec rasoirs et désodorisants, annihila toute pilosité féminine avec des défoliants chimiques, remplaça la fragrance de la sueur par celle du parfum, avant de lui rendre l’usage de son corps en précisant qu’elle aurait à se servir de la main leste un peu plus souvent que lui : en cas de rire, par exemple, ou de bâillement soudain, sans parler de surprise, de peur ou d’orgasme.

 

De cette façon, le rire de la Femme devint un he-he-he, au lieu d’un HA-HA-HA. Et l’on eut peine à distinguer son cri de joie, émis les dents serrées, d’un râle de moribond. Oui… j’exagère un peu ! c’est vrai, quand on leur apporte un petit déjeuner au lit, elles ne disent pas toujours, comme la petite grenouille de l’histoire :

 

- D’habitude, j’en mange pas, d’la confitûre…

 

J’en connais bien deux ou trois qui lâchent :

 

- Ouâh ! ch’est vâchement bon… pâche-moi la mârmelâde, chte-plaît !

 

(18 H - scène à la crèche - intérieur soir)

 

la Puéricultrice

- Lundi, il faudra penser à m’apporter les couches de la semaine.

 

la Maman

- Ah... Hum ! il est allé beaucoup aux toilettes ?

 

la Puéricultrice

- Oh-euh... trois fois, je crois

(à la cantonnade) hein, Chantal ? Charles-Kévine,

c’est toi qui l’a changé, hèèè ?

 

la Maman

(gênée par ma présence et comme pour s’excuser)

- Hum... avec le grand, on a oublié,

maintenant qu’il va à l’école, ça y est,

il se débrouille, même à la maison. J’y regarde plus, quoi.

Mais avec Charles-Kévine, c’est pas très propre... he-he-he !

 

le Papa (moi)

- Surtout qu’ils chient pas des billes bleues

comme à la télé, hein ? dans la pub des couches.

C’est déconcertant, non ?

 

Clap de fin dans le silence gêné. On n’apprécie guère mon humour, à la crèche.

 

Oserai-je rêver du glissement tremblé des senteurs, dans la moiteur de l’été retrouvé, que cet Homme n’occulterait ni ne sublimerait plus, que cette Femme n’hibernerait pas ?

 

C’est qu’il n’est pas facile d’avoir, comme le Dandy des gadoues de Michel Tournier, le nez intelligent. Nous ne devons à notre nez que des impressions vagues, un total grossier des odeurs ambiantes, dont seul se dégage finalement un signe moins : ça sent bon, ça ne sent rien. C’est tout ce que notre misérable odorat nous apprend.

 

Or, tel est le paradoxe : plus on a de nez, moins on est sensible aux bonnes et aux mauvaises odeurs. Finalement, la parfumerie ne devrait d’exister qu’à une clientèle sans odorat. Car l’odorat dissipe d’autant plus la qualité bonne ou mauvaise, qu’il renseigne plus finement sur la composition du milieu olfactif où il baigne. Plus distinctement il informe, moins il flatte, moins il révolte, moins il émeut. C’est d’ailleurs une règle générale qui vaut, je crois, pour tous les sens.

Renaud Arrighi

Aix, printemps 96

Partager cette page

Repost0

  • : tanis.over-blog.com
  • : Tanis est une Unité de Production basée en Provence qui développe les créations de Renaud Arrighi et de ses Amis Artistes. Cet espace est une vitrine de nos réalisations et de nos activités déclinées sur tous les sens. Nous développons, à travers nos spectacles, éditions, expositions, performances et stages les axes d'une culture multisensorielle ludique et transversale - sans oublier de nombreuses activités de coaching et d'audit sensoriel, tournées vers le secteur privé.
  • Contact